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Prévenir et agir : outiller les équipes face aux VHSS en milieu festif
un article de Juliana Canattone
Pourquoi les VHSS sont-elles un enjeu majeur en milieu festif ? « Les violences sexuelles sont un fléau social mondial qui traverse tous les milieux et toutes les sociétés du monde » rappelle Kharoll-Ann Souffrant dans son livre Le privilège de dénoncer (2022)1. Le milieu festif n’échappe pas à cette réalité.
Les données récentes montrent l’ampleur du phénomène. Selon l’enquête STOURM La fête appartient-elle aux hommes ? (2024)2, une femme sur deux déclare avoir déjà subi une agression sexuelle dans un contexte festif. L’enquête Nos nuits sous tensions menée par Consentis en 20253révèle quant à elle que plus de 8 femmes et minorités de genre sur 10 ont déjà subi des violences sexuelles en milieu festif. Parmi les personnes LGBTQIAP+, 69% déclarent avoir vécu au moins une agression sexuelle lors d’un événement festif.
Ces chiffres rappellent que les violences et le harcèlement sexistes et sexuels (VHSS) ne relèvent pas de situations exceptionnelles ou isolées. Elles constituent une réalité structurelle et systémique qui touche une part importante des publics fréquentant les festivals, concerts, bars, clubs, soirées étudiantes ou autres événements culturels.
Si les initiatives de prévention se sont multipliées ces dernières années, les chiffres montrent que les VHSS demeurent un enjeu majeur pour les organisateur·ices, les équipes de terrain et l’ensemble des professionnel·les du secteur. Agir efficacement suppose d’abord de reconnaître l’existence de ces violences, puis de comprendre les mécanismes qui les favorisent afin de donner aux équipes les moyens de prévenir, repérer et traiter les situations de manière adaptée et efficiente.
Comprendre les mécanismes et situations à risque
Le milieu festif possède des caractéristiques propres qui peuvent favoriser l’apparition et l’invisibilisation des VHSS. Si la fête est souvent associée à la liberté, au plaisir et au lâcher-prise, elle peut également être un environnement où certaines violences trouvent un terrain propice à leur expression.
L’un des principaux enjeux réside dans la banalisation des violences. Comme dans de nombreux espaces publics, les VHSS sont fréquemment minimisées, relativisées ou considérées comme faisant partie du « jeu » de la fête. Cette accumulation d’expériences négatives au fil du temps conduit à une culture du silence de la part des personnes qui les subissent ce qui rend plus difficile leur identification et leur dénonciation.
Face à cette triste réalité, de nombreuses personnes développent des stratégies d’adaptation pour continuer à fréquenter les espaces festifs malgré tout : éviter certains lieux, se déplacer en groupe, être en hyper vigilance permanente de leur environnement ou encore minimiser certains comportements pour ne pas renoncer à participer à la fête. Cette
1 Le Privilège de dénoncer, Kharoll-Ann Souffrant, Les éditions du remue ménage, 20222 STOURM, La fête appartient-elle aux hommes ? Rapport d’enquête sur les violences sexistes et sexuelles en festival 2024
3 Rapport, Nos nuits sous tensions : pratiques festives, sentiment de sécurité et violences sexuelles et discriminatoires en France, juillet 2025
nécessité d’adaptation contribue à l’intériorisation des discriminations et à banaliser les risques.
Les spécificités du contexte festif renforcent également les difficultés d’identification des violences. La foule, la proximité physique, la faible luminosité ou encore le niveau sonore élevé peuvent brouiller les repères. Les contacts physiques deviennent plus fréquents et socialement acceptés, créant une zone grise où certains comportements passent inaperçus. L’anonymat que peut procurer la foule favorise également un sentiment d’impunité chez les auteur·ices.
À cela s’ajoute une forte injonction à s’amuser, à profiter du moment et à « lâcher prise ». Cette pression sociale peut rendre plus difficile l’expression d’un refus, la verbalisation d’un non ou la prise au sérieux d’une situation de violence. Les personnes concernées par les violences craignent d’être perçues comme excessives ou alors de « gâcher la fête ».
La consommation d’alcool et de substances psychoactives constitue un autre facteur de risque majeur. Ces produits peuvent altérer le discernement pour exprimer ou recevoir un consentement (ou non consentement), diminuer la capacité à réagir ou à demander de l’aide, et accroître la vulnérabilité des victimes. Ils servent également fréquemment de prétexte à la déresponsabilisation des auteur·ices de violences, alors même qu’ils ne sont jamais la cause des agressions. Les effets de groupe peuvent également jouer un rôle ambivalent : ils peuvent empêcher certaines personnes d’exprimer un refus ou, à l’inverse, renforcer chez certains individus un sentiment de toute-puissance et d’impunité.
Pris isolément, aucun de ces éléments n’explique l’existence des violences. En revanche, leur combinaison crée un environnement où les risques sont accrus et où les violences peuvent plus facilement être commises, invisibilisées ou tolérées. Lorsque les équipes ne sont ni formées ni préparées à réagir, ce contexte devient un terreau particulièrement favorable aux VHSS. Comprendre ces mécanismes constitue donc une étape essentielle pour mettre en place des actions de prévention efficaces et garantir des espaces festifs plus sûrs pour toustes.
Le rôle des équipes : prévention, repérage, intervention
Face à l’ampleur des VHSS en milieu festif, les structures organisatrices ont aujourd’hui un rôle essentiel à jouer pour prévenir les comportements à risque, protéger les publics et accompagner les victimes. Cette responsabilité ne se limite pas à la gestion des incidents lorsqu’ils surviennent, mais elle implique de bel et bien agir en amont dans une approche préventive globale pour prévenir et anticiper les risques et ainsi favoriser une culture du respect et du consentement.
Dans cette démarche, les équipes de terrain occupent une place centrale. Bénévoles, agent·es de sécurité, équipes de bar, responsables de production, technicien·nes, organisateur·ices sont souvent les premières personnes à être témoins d’une situation ou à recevoir la parole d’une victime. Leur capacité à repérer les signaux d’alerte, à accueillir la parole sans jugement, à réagir de manière adaptée et à orienter vers les ressources adéquates peut faire une différence déterminante.
Outiller les équipes, c’est leur permettre d’intervenir avec davantage de confiance et de cohérence. C’est aussi faire de la prévention des VHSS une responsabilité collective, portée par l’ensemble des personnes qui contribuent à faire vivre l’événement.
Des outils concrets à mettre en place
- Prévention ou comment limiter les risques
La prévention constitue le premier levier d’action contre les VHSS en milieu festif. Elle vise à réduire les situations à risque avant qu’elles ne surviennent et à créer un cadre dans lequel les comportements respectueux sont encouragés. Elle consiste aussi à rendre explicite ce qui est acceptable ou non dans un cadre festif, notamment en matière de consentement, de respect des limites de chacun·e et de lutte contre les discrimination tandis que les violences sont clairement identifiées comme inacceptables.
Cette démarche commence par un positionnement explicite de la structure. L’élaboration et la diffusion d’une charte ou d’un règlement rappelant les valeurs de l’événement, les comportements attendus et les conséquences en cas de violences permettent d’établir un cadre commun. Ce travail doit s’adresser autant au public qu’aux équipes, aux bénévoles, aux prestataires et aux artistes afin que chacun·e partage les mêmes repères et valeurs.
La communication joue également un rôle essentiel. Afficher des messages de prévention sur le site, relayer les engagements de la structure sur les réseaux sociaux, diffuser des rappels pendant l’événement ou rendre visibles les dispositifs d’écoute contribuent à faire comprendre que les VHSS sont prises au sérieux.
Les choix de programmation participent également à la construction de la culture d’un événement. Une programmation plus inclusive et représentative, intégrant notamment des femmes, des personnes LGBTQIAP+ ou des artistes racisé·es, permet de questionner les normes dominantes et de favoriser une plus grande diversité des publics et des imaginaires. S’interroger sur les personnes qui occupent la scène, les espaces de visibilité et les postes à responsabilité constitue ainsi un véritable enjeu de prévention.
La réflexion doit également porter sur l’aménagement des espaces. Certains lieux ou configurations peuvent favoriser les situations de violence ou compliquer les prises en charge. Identifier les zones à risque (espaces isolés, zones peu éclairées, files d’attente importantes…) permet de mettre en place des mesures adaptées : amélioration de l’éclairage, présence de bénévoles ou d’équipes de sécurité, signalétique claire ou dispositifs d’orientation.
Dans cette logique, de nombreuses structures choisissent aujourd’hui de dégenrer les toilettes. Cette mesure permet non seulement de réduire les temps d’attente souvent subis par les personnes sexisées, mais également de limiter certaines situations de discrimination vécues par les personnes transgenres et non-binaires.
Penser l’environnement physique de manière préventive implique également de veiller au confort et à la sécurité des publics : jauges adaptées, espaces permettant de circuler facilement, zones de repos ou espaces de mise à l’abri (« safe zones ») où les personnes peuvent faire une pause de l’espace festif et signaler une situation problématique si besoin.
Enfin, la prévention peut s’appuyer sur des outils de sensibilisation et de réduction des risques. Affichages pédagogiques sur le consentement, campagnes de conscientisation, distribution de supports d’information ou présence de stands de réduction des risques (RdR) permettent d’informer les publics et de favoriser une culture collective du soin, de l’attention aux autres et de la responsabilité partagée.
Prévenir les VHSS, c’est donc agir sur l’ensemble de l’écosystème festif : les messages diffusés, les espaces aménagés, les personnes mises en visibilité et les conditions d’accueil du public. Autant d’éléments qui contribuent à créer des événements plus inclusifs et plus sûrs pour toustes. Ces actions envoient un message fort : les violences ne sont ni tolérées ni banalisées dans nos espaces. Lorsqu’une situation de violence est signalée, la priorité est donnée à l’écoute, à la protection et à l’accompagnement des personnes qui en sont victimes.
- Repérer et qualifier les situations de VHSS
Prévenir les VHSS ne suffit pas : encore faut-il être en capacité de les identifier lorsqu’elles surviennent. Or, de nombreuses violences restent invisibles ou ne sont pas reconnues comme telles. Les victimes hésitent souvent à signaler les faits par peur de ne pas être crues, d’être jugées ou de minimiser elles-mêmes ce qu’elles ont vécu. De leur côté, les équipes peuvent manquer de repères pour reconnaître certaines situations, notamment lorsqu’il s’agit de comportements banalisés ou de violences qui ne laissent pas de traces visibles.
La formation constitue donc un levier essentiel. Faire intervenir des associations spécialisées ou des collectifs engagés dans la lutte contre les VHSS permet aux équipes de mieux comprendre les mécanismes des violences, d’identifier les signaux d’alerte et de développer des réflexes adaptés. Ces temps de sensibilisation offrent également un cadre commun pour qualifier les situations et adopter des réponses cohérentes au sein de l’organisation.
Cette démarche peut également s’adresser aux publics. La présence d’un stand de médiation, d’information ou de prévention permet de diffuser des ressources sur le consentement, les violences sexistes et sexuelles, les discriminations ou les dispositifs d’aide disponibles. Au-delà de l’information, ces espaces rendent visible l’engagement de la structure et facilitent la parole des personnes concernées.
Le rôle des équipes de sécurité mérite une attention particulière. Trop souvent, la sécurité est envisagée uniquement sous l’angle de la gestion des risques physiques ou des troubles à l’ordre public. Pourtant, garantir la sécurité d’un événement implique également de prévenir et de prendre en charge les violences sexistes, sexuelles et discriminatoires. Le recrutement et le briefing des agent·es de sécurité constituent à cet égard des étapes déterminantes.
Assurer la sécurité ne consiste pas seulement à intervenir lorsqu’un incident éclate. C’est aussi être capable de repérer les signaux faibles, d’identifier les situations à risque et de créer les conditions permettant aux personnes concernées de demander de l’aide en toute confiance. Plus les équipes sont formées et sensibilisées, plus elles sont en mesure de détecter précocement les violences et d’agir pour les faire cesser.
- Réparer et remédier
La prévention et le repérage sont indispensables, mais ils ne suffisent pas à eux seuls. Lorsqu’une situation de VHSS survient, les structures organisatrices ont également la responsabilité de mettre en place des dispositifs permettant d’accueillir la parole, de prendre en charge les personnes concernées et d’apporter une réponse adaptée. Réparer, c’est
reconnaître les faits, soutenir les victimes et agir pour éviter que les violences ne se reproduisent.
Cette démarche ne doit pas s’arrêter à la fin de l’événement. De nombreuses personnes ne signalent pas les violences qu’elles ont subies sur le moment, parce qu’elles sont sous le choc, parce qu’elles ne savent pas à qui s’adresser ou parce qu’elles identifient les faits qu’après coup. Il est donc essentiel de prévoir des modalités de signalement accessibles après l’événement, par exemple via un formulaire en ligne, une adresse de contact dédiée ou un dispositif d’écoute. Ces outils permettent de recueillir des témoignages qui n’auraient pas pu émerger sur le moment et d’améliorer la compréhension des situations vécues par les publics.
Pour garantir une réponse cohérente et efficace, la mise en place d’un protocole de traitement des signalements constitue également un outil essentiel. Ce protocole permet de clarifier les rôles de chacun·e, les étapes à suivre et les réponses possibles en fonction des situations rencontrées. Il offre un cadre commun aux équipes et contribue à éviter les réactions improvisées ou inadaptées.
Au-delà des outils et des procédures, cette démarche traduit un engagement : celui de considérer que chacun·e doit pouvoir participer à la fête dans des conditions de sécurité, de respect et de dignité. Prévenir, repérer et remédier aux VHSS ne relève pas seulement d’une obligation organisationnelle; c’est une condition essentielle pour que les espaces festifs soient réellement accessibles à toustes. Car la fête ne devrait jamais être un privilège réservé à certain·es, mais un droit partagé par toustes.
Créer une culture du consentement et du soin collectif où comment rendre nos nuits plus belles
La prévention des VHSS ne se limite pas aux dispositifs, protocoles et formations : elle invite à repenser profondément notre manière d’habiter les espaces festifs. Elle implique de développer une véritable culture du consentement, du respect, de la responsabilité collective et du soin au sein des espaces festifs.
Cette démarche repose sur quelques principes fondamentaux : respecter les limites de chacun·e, accueillir la parole des victimes avec sérieux, rappeler que la responsabilité des violences incombe toujours à leurs auteur·ices, encourager les témoins à intervenir et valoriser la solidarité entre participant·es.
Parce que les espaces festifs ont le pouvoir de créer du lien, de favoriser les rencontres et de permettre l’expression de soi, leur sécurité doit être pensée comme une responsabilité partagée entre organisateur·ices, équipes, artistes, prestataires et publics où chacun·e a un rôle à jouer pour rendre cette promesse d’émancipation possible.
Créer des espaces festifs plus sûrs est un travail de long terme qui nécessite des moyens, de la formation et un engagement collectif durable. Mais ces démarches ne doivent pas être perçues comme des contraintes venant limiter la fête. Au contraire, elles permettent de créer les conditions d’une fête plus libre, plus accueillante, plus sereine et plus joyeuse.
Car rendre nos nuits plus belles, ce n’est pas seulement programmer de bons artistes ou remplir une piste de danse. C’est faire en sorte que chacun·e puisse y trouver sa place, s’y
sentir légitime, respecté·e et en sécurité. C’est finalement défendre une vision de la fête comme un espace de liberté partagé où le plaisir des un·es ne se fait jamais au détriment des autres. C’est aussi rappeler que la fête n’est jamais totalement neutre : elle reflète des rapports sociaux, des valeurs et des choix collectifs. En ce sens, la fête aussi est politique.