Les photos ne sont jamais “juste des photos”

un article de Béa Uhart

La photographie adore se faire passer pour innocente.

Un appareil photo, une lumière, un sujet et on déclenche.
On aurait simplement ‘capturé le réel. Comme si l’image était tombée du ciel toute seule, sans intention, sans culture, sans politique. Comme si cadrer relevait d’un réflexe neutre et pas d’une décision. Comme si choisir qui mérite d’être visible n’était pas déjà une manière d’organiser le monde.

Les photos ne sont jamais “juste des photos”.

Susan Sontag écrivait dans On Photography que photographier, c’est une manière d’approprier le monde. Une photographie ne montre pas seulement quelque chose: elle transforme un fragment du réel en objet regardable, partageable, consommable. Et plus certaines personnes sont représentées toujours de la même manière, plus ces représentations finissent par paraître naturelles.

C’est là toute la force des images : à force d’être répétées, elles deviennent invisibles.

On apprend très tôt quels corps sont ‘élégants’, quels visages semblent ‘professionnels’, quelles personnes paraissent ‘dangereuses’, ‘crédibles’, ‘désirables’, ‘vulgaires’ ou ‘exotiques’. À force de voir les mêmes récits visuels partout – publicité, cinéma, mode, médias, réseaux sociaux – on finit par confondre les stéréotypes avec la réalité.

Les biais visuels ne ressemblent pas à des méchants de dessin animé décidant consciemment de ‘faire du racisme’ ou du sexisme. Les biais sont beaucoup plus ordinaires. Plus confortables aussi. Ce sont des automatismes culturels.

On photographie plus facilement ce qu’on a appris à trouver beau.
On éclaire mieux les peaux qu’on voit depuis toujours dans les magazines.
On attribue spontanément certaines postures aux hommes et d’autres aux femmes.
On demande à certaines personnes d’avoir l’air puissantes et à d’autres d’avoir l’air rassurantes.

Comme l’écrivait John Berger dans Ways of Seeing: “Les hommes agissent, les femmes apparaissent.”
Des décennies plus tard, le problème n’a pas disparu. Il a simplement appris à utiliser Lightroom et des slogans féministes.

Le sexisme visuel est devenu très esthétique.

Aujourd’hui, énormément d’images parlent “d’empowerment”, tout en continuant à imposer les mêmes critères : minceur, jeunesse, validité, blancheur implicite, hyper-contrôle du corps. Le patriarcat peut apprécier le féminisme tant qu’il reste photogénique.

Laura Mulvey appelait cela le male gaze : une manière de construire les images depuis un regard masculin dominant, où les femmes existent avant tout comme objets regardés. Le concept date des années 1970, mais il suffit d’ouvrir Instagram cinq minutes pour constater qu’il se porte très bien.

Et évidemment, les représentations raciales obéissent elles aussi à des codes extrêmement anciens.

bell hooks rappelait que le regard n’est jamais innocent. Dans ses travaux sur les représentations raciales et le oppositional gaze, elle montre comment certaines personnes ont historiquement été privées du droit de regarder, de représenter ou même d’exister autrement que comme stéréotypes. Certaines populations sont constamment réduites à quelques rôles visuels : la force, la souffrance, ‘l’authenticité’, ‘l’exotisme’, la violence ou la résilience spectaculaire.

Une femme blanche sera décrite comme élégante.
Une femme noire sera forte.
Une personne asiatique sera discrète.
Une personne grosse devra être drôle ou courageuse.
Une personne queer sera soit invisibilisée, soit transformée en concept esthétique.

Le problème des stéréotypes, ce n’est pas seulement qu’ils simplifient les gens. C’est qu’ils limitent l’imaginaire collectif de ce qu’on croit possible pour eux.

Et puis il y a le classisme, souvent oublié dans les discussions sur l’image, alors qu’il structure énormément de représentations.

La pauvreté devient soudainement poétique quand elle est photographiée en noir et blanc avec une belle lumière latérale et un appareil hors de prix. Les personnes précaires deviennent des ambiances visuelles. Des textures. Rarement des sujets complexes avec une parole, un humour, une contradiction, une vie entière.

Ariella Azoulay parle du contrat civil de la photographie: l’idée qu’une image implique toujours une relation politique entre la personne photographiée, la personne qui photographie et celle qui regarde. Une photographie n’est donc jamais neutre. Elle organise des rapports de pouvoir, de visibilité et de légitimité.

Et clairement, dans l’histoire de l’image, tout le monde n’a pas signé ce contrat dans les mêmes conditions.

C’est aussi pour cela que l’intersectionnalité est essentielle lorsqu’on parle de représentation. Kimberlé Crenshaw a montré comment les discriminations se croisent et se renforcent mutuellement. On ne vit pas le sexisme de la même manière selon qu’on est blanche ou racisée. On n’est pas regardé pareil selon sa classe sociale, son genre, son orientation sexuelle, son handicap ou son corps.

L’image ne crée pas les dominations à elle seule. Mais elle les normalise, les diffuse et parfois les rend désirables.

Alors évidemment, dès qu’on critique les représentations, quelqu’un finit toujours par dire :
“On peut plus rien faire.”

Si.
On peut faire mieux.

Questionner une image ne veut pas dire censurer la création. Cela signifie simplement reconnaître qu’une image produit du sens. Choisir un angle, une lumière, une pose, une retouche ou les acteurices (photographes et sujets) n’est jamais anodin.

Roland Barthes écrivait que la photographie produit un “effet de réel”. C’est précisément ce qui la rend si puissante politiquement: elle donne l’impression de montrer le monde tel qu’il est, alors qu’elle participe activement à construire notre manière de le voir.

Et c’est peut-être là le véritable enjeu éthique de la photographie.

Pas devenir ‘parfait, mais apprendre à regarder ses propres réflexes visuels avec honnêteté. Comprendre d’où viennent nos références. Accepter que notre regard soit socialement construit et puisse être vecteur de stéréotypes et de représentations biaisées.

La photographie peut enfermer les gens dans des rôles.
Mais elle peut aussi ouvrir des possibilités.
Elle peut compliquer les récits au lieu de les simplifier.

Et dans un monde saturé d’images prévisibles, regarder autrement est peut-être devenu l’un des gestes les plus radicaux qui existent.

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