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Où sont les artistes racisé·es dans les grandes institutions ?

Dans les théâtres nationaux, les centres chorégraphiques, les opéras, les artistes racisé·es restent largement invisibilisé·es. Cette absence n’est ni un hasard, ni un “manque de talent” : elle est le produit de choix politiques, esthétiques et institutionnels, qui se sont construits sur le temps long.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 
  • 1% de personnes non-blanches à la direction des centres dramatiques nationaux
  • 4% à la direction des centres chorégraphiques nationaux
  • 1% au sein des comités d’expert·es et des conseils d’administration

Les institutions culturelles françaises restent massivement blanches, occidentales et issues des classes supérieures

Source : Association : Décoloniser les arts. Pour la metteuse en scène franco-ivoiro-malienne Eva Doumbia, cofondatrice du collectif avec la poétesse et dramaturge guadeloupéenne Gerty Dambury

Les grandes institutions culturelles françaises se sont construites dans un contexte où le canon artistique dominant était : blanc, occidental, masculin et bourgeois.

Ce cadre n’a jamais été neutre. Il continue, encore aujourd’hui à déterminer ce qui est considéré comme du “grand art”, ce qui mérite d’être conservé, exposé, enseigné… et ce (et celles et ceux) qui restent en marge. Les artistes racisé·es se heurtent à des normes esthétiques qui ne les ont jamais inclus·es dès le départ. Dans les musées occidentaux, beaucoup d’objets et d’œuvres ont été conservés hors de leur contexte, parfois altérés, souvent mal documentés et sans mention de leurs créateur·ices. 

[Non sans ironie avec l’actualité du musée du Louvre depuis le cambriolage ; vol d’œuvres, failles dans le système de sécurité, œuvres mal conservées…]


Ces œuvres ont perdu le lien avec leurs origines : les personnes, les cultures, les gestes artistiques qui leur donnaient sens.

Aujourd’hui encore, on retrouve ce même mécanisme d’effacement entre œuvre, histoire et société : les artistes racisé·es produisent des œuvres puissantes et innovantes, mais celles-ci sont rarement intégrées au cœur des programmations.
Elles sont fréquemment cantonnées à des espaces thématiques “diversité”, “diasporas”, “identité”, comme si elles n’avaient pas vocation à dialoguer avec l’ensemble du champ artistique.

Dans les discours institutionnels, l’art présenté comme “universel” est encore largement celui des figures européennes. Les savoirs, les esthétiques et les histoires non-occidentales sont reléguées à des espaces spécifiques : “arts du monde”, “musique du monde”, “exposition temporaire”… Cette soi-disant universalité masque en réalité un point de vue très situé. Elle contribue à faire des artistes racisé·es des exceptions dans un paysage censé représenter “tout le monde”.  Dans chaque catégorie culturelle, chaque fois qu’une personne racisée accède à une place prestigieuse, les médias s’empressent de la présenter comme “la ou le premier·e à…” Cette avalanche de “premièr·es” n’est pas un signe de progrès : c’est la preuve d’un retard historique considérable. Être premier·e, c’est aussi avancer dans des lieux où personne (ou très peu) ne vous a précédé·e, sans modèle, sans mentor, souvent avec une pression démesurée. Cela signifie ouvrir la voie dans un environnement qui n’a pas été pensé pour soi.

L’exotisme comme fausse couverture.

Quand des artistes racisé·es sont programmé·es dans de grandes institutions, c’est souvent dans des cadres thématiques : 

  • Cycle “Outre-Mer”, 
  • Soirées “d’ici et d’ailleurs”

Cela donne une impression d’ouverture, mais ne modifie pas la structure du pouvoir. On reste sur une logique d’exotisme contrôlé : on invite, on célèbre puis on referme la parenthèse. Les artistes ultramarin·es sont presque absent·es des grandes scènes nationales. Leur présence dans les programmations, les directions ou les réseaux institutionnels est extrêmement faible voire inexistante. Cette absence n’est pas une coïncidence : elle s’inscrit dans l’histoire coloniale de la France, où les Outre-Mer sont considérés comme des périphéries folkloriques, voire hors du champ des arts dits “nobles”. Les artistes de la Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion, Mayotte, Polynésie, Kanaky, Wallis-et-Futuna témoignent d’un double obstacle : 

  • la distance géographique et économique, qui rend l’accès aux réseaux basés en hexagone difficile
  • la hiérarchie raciale et culturelle, qui relègue leurs pratiques à l’exotisme plutôt qu’à la création contemporaine
Dans l’industrie musicale, le décalage est spectaculaire : 

la pop, le rap, le hip hop, la house, la techno structurent une grande partie de l’industrie musicale, mais les postes de pouvoir restent largement blancs.

En 2020, la chercheuse Cherie Hu a analysé la composition des directions nord-américaines des majors (Universal, Warner, Sony) et des principaux organisateurs de concerts (Live Nation, AEG) : sur les 61 directeur·ices et cadres supérieurs, 53 sont blancs et seulement 5, soit 8% sont noirs. Aucune donnée n’est collectée en France sur ce point précis, mais l’absence de chiffres ne signifie pas qu’il n’existe pas d’inégalités : au contraire, elle révèle une incapacité structurelle à nommer et mesurer la sous-représentation des artistes racisé·es, que ce soit dans les programmes, les labels ou les postes de direction. Les rares enquêtes qualitatives montrent pourtant que les scènes, festivals et réseaux professionnels européens restent très majoritairement blancs; alors même que les genres issus de la création noire (jazz, soul, hip-hop, techno, house…) structurent une grande partie de la musique contemporaine.

Les écoles d’art reproduisent : 
  • des biais classistes et racistes lors des concours
  • des corpus presque exclusivement occidentaux
  • un manque de professeur·es racisé·es
  • des violences symboliques, du paternalisme et du racisme “ordinaire”

Si les étudiant·es racisé·es n’entrent pas dans ces écoles, ils n’entreront pas dans les réseaux, les résidences, les scènes, les directions. L’exclusion commence longtemps avant la programmation

Décoloniser les arts : transformer les structures, pas les symboles

Décoloniser c’est : 

    • redistribuer le pouvoir décisionnel
    • transformer les critères de légitimité
    • revoir les oeuvres enseignées et exposées
    • soutenir les artistes racisé·es dans la durée
    • reconnaître que l’histoire coloniale structure encore les arts
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Discriminations structurelles dans les écoles d’art et conservatoires

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un article d’Asli Ciyow
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